Home

Plénière d'ouverture :
Le discours de Christian Lajoux, Président du LEEM

LEEM

C_Lajoux


« Changeons l’avenir maintenant » : il s’agit d’un thème intemporel pour les industries de santé. En effet, par définition, il s’écoule environ de 8 à 10 ans entre le moment de la « découverte » d’une nouvelle molécule et sa commercialisation, c’est-à-dire sa mise à la disposition du public.
Pour nous, industriels du médicament, l’innovation s’est toujours inscrite dans un futur relativement éloigné.
Mais ce thème prend aujourd’hui une résonnance toute particulière car, mondialisation oblige, la question de l’innovation et de la mise à disposition de nouveaux médicaments est devenue un enjeu géopolitique majeur.

Un enjeu géopolitique majeur à différents titres :

- celui du vieillissement de la population. Ainsi en 50 ans, la durée moyenne de vie a progressé de + de 20 ans dans le monde, en passant de 46 ans environ en 1955 à 67 ans en 2005. Ce vieillissement confronte l’ensemble des acteurs de santé, au premier rang desquels les industriels du médicament à de nouveaux défis : ceux de la prise en charge de pathologies chroniques et plus particulièrement des maladies neuro-dégénératives. Les maladies chroniques non transmissibles sont désormais responsables de plus de 60 % des décès dans le monde.

- celui des inégalités d’accès aux soins. Il existe en effet des différences colossales d’espérance de vie entre les pays développés (75 ans pour un Européen) et les pays les plus pauvres (53 ans pour un Africain). De ce point de vue, Pretoria a constitué pour l’ensemble des laboratoires une véritable prise de conscience de leurs responsabilités sociétales (cf. les prises de position récentes de Bernard Witty, CEO de GSK monde). Si la recherche du profit est un objectif légitime des firmes pharmaceutiques, elle ne saurait être exclusive et ne peut pas soustraire les industriels à une indispensable solidarité avec les pays du Sud.

- celui de la lutte contre les pathologies émergentes. Le médicament est parvenu à fournir des solutions thérapeutiques pour faire face à de nombreuses pathologies mais de nouvelles menaces se font jour. On peut ici citer à la fois les pathologies d’origine virale (H1N1, H5N1), les pathologies trouvant leurs sources dans notre environnement (par exemple, celles qui se trouvent liées aux modifications climatiques ou encore à celles qui résultent de notre exposition à des agents toxiques). Autrement dit, l’avenir du médicament prend aujourd’hui une dimension stratégique, car il importe à chaque Etat d’être en mesure de se doter d’une capacité
de production de nature à lui garantir son autonomie sanitaire en situation de crise.

Compte tenu de ces enjeux, nous assistons aujourd’hui à une concurrence effrénée en matière de recherche et développement dans les sciences du vivant.

Cette concurrence s’exprime à la fois entre les firmes pharmaceutiques, ce qui est classique dans un système économique libéral – en relevant toutefois que cette concurrence se développe à l’échelle mondiale - mais également –et c’est plus nouveau – entre les Etats.

Entre les firmes, parce que l’innovation pharmaceutique est de plus en plus complexe à être mise en oeuvre pour de multiples raisons (exigence accrue des autorités sanitaires, ciblage de sous-groupes de populations particuliers et individualisation croissante des traitements, nouveaux produits mixant différentes technologies : celles du médicament, du dispositif médical, du réactif de laboratoire, de la biologie, de l’informatique, de la domotique, etc…).

Il y a quelques années, l’ensemble des industriels du médicament suivait peu ou prou le même modèle de développement en alignant leur stratégie sur celle des deux ou trois grands leaders mondiaux. Aujourd’hui, il n’y a plus véritablement de modèle dominant et chacun cherche sa voie : ainsi assiste-t-on simultanément à des méga fusions, à des stratégies de niches high tech, à des politiques de déclinaisons régionales ou encore à l’efflorescence de biotechs (small is beautiful). De ce point de vue, l’avenir du secteur est loin d’être écrit.

Entre les Etats, le paysage est lui aussi totalement bouleversé. Là où, il y a une dizaine d’années, quelques grandes puissances pharmaceutiques se partageaient le monde, nous avons assisté à l’émergence de nouveaux acteurs. D’une part, des géants démographiques (BRIC) concurrençant les laboratoires de recherche en développant notamment (mais pas uniquement) des médicaments génériques et exerçant une pression de tous les instants sur la propriété intellectuelle. D’autre part, de plus petits Etats réagissant avec souplesse et rapidité développant des stratégies de plateformes intégrées (les dragons du sud-est asiatique).

J’ajoute que la crise mondiale que nous connaissons actuellement amène à reconsidérer en profondeur les politiques économiques et que nous assistons aujourd’hui, après des années de démantèlement au grand retour des politiques industrielles sectorielles. Un certain nombre de pays ont d’ailleurs annoncé leur intention de soutenir les sciences du vivant (Etats-Unis, Royaume-Uni, …).

Le domaine des sciences du vivant est donc aujourd’hui confronté à une injonction paradoxale : l’avenir ne peut plus se concevoir autrement qu’à l’échelle mondiale mais il se doit d’intégrer une dimension d’indépendance stratégique et, par conséquent, les Etats nations.

Dans ce tableau général, où en est la France ?

La France est à la fois un grand pays de tradition médicale et pharmaceutique. Elle possède un héritage en la matière y compris d’ailleurs, on l’oublie trop souvent, dans le domaine des biotechnologies (vaccins, insuline, …).

Cet héritage constitue une richesse car nous pouvons, pour construire l’avenir, nous appuyer sur des équipes de recherche publique et privée performantes, un appareil de soins dense et de qualité mondialement reconnu, une protection sociale généralisée et une absence de difficulté d’accès aux soins, des mécanismes économiques tels le crédit d’impôts recherche attractifs et enfin, un tissu industriel puissant puisque la France est le premier producteur européen de médicaments et que le médicament dégage 7 milliards d’excédents pour notre balance commerciale (4ème contributeur).

Mais cet héritage est également lourd à porter, car il peut biaiser notre regard sur l’avenir. En effet, il est par exemple patent que notre pays possède aujourd’hui un certain retard dans le domaine des biotechnologies du futur (nos investissements dans ce domaine sont 4 fois inférieurs à ceux de nos voisins britanniques) et que la puissance de la France en matière de production de médicaments chimiques nous a peut-être aveuglés dans notre perception des enjeux à moyen/long terme même si, je tiens à le dire, le médicament chimique conserve tout son avenir dans notre pays.

C’est pourquoi, il nous faut aujourd’hui inventer de nouveaux modèles de développement. Des modèles passant vraisemblablement par le développement des partenariats entre le secteur public et la recherche privée, l’investissement dans le domaine des biotechnologies et de la bioproduction, l’installation d’un environnement médico-économique favorable au développement des entreprises du médicament. Mais aussi, un modèle qui devra nécessairement être construit en interaction avec les aspirations de la société.

De ce point de vue, et ce sera ma conclusion, l’avenir de notre secteur passe nécessairement par l’affirmation de la responsabilité sociétale des entreprises du médicament.
Les attentes de la société vis-à-vis de notre secteur sont immenses. Il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition des populations de nouvelles thérapeutiques. Il s’agit également de rendre compte de notre action en termes de développement durable et de respect de l’environnement (biodiversité, émissions carbone, éco-conception, résidus médicamenteux dans l’eau). Il s’agit aussi d’accompagner les conséquences humaines de ces évolutions, c’est-à-dire les mutations de l’emploi dans notre secteur. Il s’agit enfin d’engager en permanence le dialogue avec la société et de répondre avec transparence à ces interrogations.

Pour toutes ces raisons, notre avenir se dessine à l’évidence aujourd’hui.

Il convient de l’aborder de façon réaliste mais confiante.

Je vous remercie de votre attention.